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Des conseils sur l'utilité du handicap dans la relation pédagogique

On compte très peu de professeurs en situation de handicap dans l'enseignement supérieur français. Statistiquement, on les compte sur les doigts d'une main par filière. C'est un problème, pour les étudiants comme pour les institutions, et il faut dire pourquoi.

Ce que la présence d'un prof handicapé change pour les étudiants

D'abord pour les étudiants en situation de handicap. Voir un prof qui vit avec un dispositif visible, une fatigue assumée, un rythme adapté, c'est se voir représenté à un endroit où on ne l'est presque jamais : devant le tableau. Cela évite d'avoir à expliquer chaque jour, à des interlocuteurs qui ne savent pas, ce que coûte le simple fait d'être là. Cela évite, plus profondément, de se demander si on a « le droit » d'arriver jusque-là.

Pour les autres étudiants, l'effet est moins visible mais réel : la connaissance prend, par défaut, le corps que celui qui l'enseigne lui donne. Si ce corps n'est qu'un seul type de corps, la connaissance hérite implicitement de cette norme. Quand un prof handicapé enseigne, le savoir circule différemment ; il devient évident qu'il n'a pas de forme obligatoire.

Ce que ça change pour l'institution

Un prof handicapé met l'accessibilité au centre, et non plus en marge. L'institution ne peut pas se contenter de l'arrangement individuel et ponctuel : la rampe ajoutée au coup par coup, la salle réaffectée à la dernière minute. Les adaptations utiles à un prof handicapé profitent toujours à d'autres : étudiants en situation de handicap, mais aussi parents avec poussette, collègues blessés, vieux profs fatigués. C'est le curb cut effect appliqué à la pédagogie.

Et il y a un effet de signal : l'institution qui recrute et garde des profs handicapés indique à ses étudiants en situation de handicap qu'ils ont, eux aussi, un avenir possible là où ils étudient.

Quelques conseils, en désordre

Aux institutions :

Aux collègues :

Aux étudiants (même si vous le savez sans doute déjà) :

Et puis quoi, vous pensiez vraiment que ça changeait quelque chose à l'enseignement ?

Un mot sur ce qui marche

Ce que je décris ne sort pas d'une projection théorique sur un système hostile. J'enseigne aujourd'hui à 3iL Ingénieurs, sur le site de Rodez, dans un établissement qui n'a jamais traité mon handicap comme un problème à arranger, mais comme une donnée normale du fonctionnement collectif. L'ouverture y est réelle, et la motivation à bien faire, manifeste : on m'a fait confiance dès l'arrivée, on m'a écouté sans demander que je me justifie, on a adapté quand il fallait, sans en faire un sujet ni un dossier. On m'y consulte sur tout le métier, pas seulement sur les questions d'accessibilité. C'est rare, c'est précieux, et c'est la preuve que ce dont je parle plus haut ne demande ni révolution ni budget : essentiellement une disposition d'esprit, et un peu de bonne volonté concrète.

J'ai connu, ailleurs, l'inverse, et l'on en reconnaît rapidement les symptômes. L'accessibilité y devient un dossier administratif qu'il faut rouvrir chaque rentrée. L'adaptation s'y présente comme une faveur consentie, dont on attend une forme de reconnaissance. Le prof handicapé y est rangé dans son cas particulier, consulté seulement sur ce qui le touche directement, comme si son handicap absorbait le reste de sa compétence. La différence entre les deux types d'institutions ne tient pas à la générosité du budget : elle tient à la manière dont on regarde, dès le premier jour, ce qu'est un collègue.

La chute

Je n'ai pas écrit ce qui précède en regardant ma pratique ; je l'ai écrit en me souvenant de ce que j'ai subi étant étudiant, et que je m'efforce de ne pas reproduire. J'espère, au grand jamais, au grand jamais jamais, devenir l'un de ces profs abrutis qui, devant une demande d'adaptation, répondaient d'un air pincé : « Oh, pour vous, ça fera bien… »